Les robots vont avoir des impacts sociétaux énormes

INTERVIEW de Pierre-Yves Oudeyer (Inria)

Ancien du Computer Science Laboratory de Sony, pour lequel il a notamment travaillé sur la programmation du chien-robot Aibo, Pierre-Yves Oudeyer est directeur de recherche à Inria. Son laboratoire vient de concevoir le premier robot humanoïde « open source » et imprimé en 3D, qui sera présenté mardi au salon Innorobo de Lyon.

Pierre-Yves Oudeyer, responsable de l\'équipe Flowers (Interactions, exploration et apprentissage en robotique développementale et sociale) à Inria. - © Inria / Photo Kaksonen

Pierre-Yves Oudeyer, responsable de l’équipe Flowers (Interactions, exploration et apprentissage en robotique développementale et sociale) à Inria. – © Inria / Photo Kaksonen

Pourquoi les robots sont-ils si à la mode en ce moment ?

C’est un phénomène assez français. Au niveau mondial, c’est un sujet important depuis longtemps. En France, après des années durant lesquelles le robot a été vu comme un ennemi, on le considère maintenant comme une opportunité industrielle permettant à l’homme de faire des choses à la fois plus durables et plus épanouissantes, tout en créant de la valeur. Mais l’homme doit être au centre de la démarche. Il est capital de comprendre les besoins des ingénieurs, des ouvriers, des entrepreneurs et de construire avec eux des technologies qui vont les aider. Il faut travailler en cycles courts, montrer rapidement des prototypes et éviter ce que l’on a longtemps fait, c’est-à-dire le travail d’ingénieur, en laboratoire, très éloigné des utilisateurs. Cela ne marche pas.

Il y a une autre opportunité sociétale extraordinaire qui se dessine en ce moment. Le robot, s’il génère la crainte latente d’une forme de déshumanisation, permet aussi de mieux comprendre l’homme, avec un courant qui se développe en ce moment aux confins de la technologie et des sciences cognitives.

Qu’est ce qui manque aux robots pour devenir plus performants ?

Il existe mille et un robots. Il est donc difficile de réfléchir de façon générale. Sur des tâches biens spécifiques, beaucoup de progrès ont été faits, les méthodes sont désormais éprouvées et les robots acceptés. Qu’il s’agisse pour eux de tondre la pelouse, d’aspirer la poussière, de se voir assigner des tâches de surveillance ou même d’apporter des plateaux repas dans les hôpitaux. Pour d’autres applications, les défis sont à la fois techniques, culturels et sociétaux. Accompagner une personne en difficulté avec un robot soulève de multiples problèmes. S’il est destiné à remplir beaucoup de tâches, ce robot aura beaucoup de préhenseurs (NDLR : dispositifs servant à prendre et manipuler des objets), et se posera donc le problème de la sécurité de la personne à ses côtés. Sans même parler de la fiabilité et du coût, car si des robots multifonctions existent déjà, ils coûtent des centaines de milliers d’euros. L’assistance à domicile s’avère encore plus compliquée, car il n’existe pas deux maisons identiques. Une telle machine devra en outre être capable d’interpréter la volonté de l’humain donc bien comprendre le langage naturel. Il faut toujours se méfier des vidéos de démonstration, toujours très probantes mais sur lesquelles on ne voit jamais tous les ingénieurs qui sont autour, ni les essais ratés.

Se pose aussi la question de l’acceptation sociale. L’homme est-il prêt à vivre avec ces robots ?

Oui, mais à condition de créer un dialogue avec la société afin qu’elle exprime ses besoins et ses peurs. Les idées et les innovations viendront aussi des utilisateurs. Cela suppose donc qu’il existe des intermédiaires variés, comme les cafés des sciences, ou encore des projets avec des artistes mettant en place des installations utilisant des robots. C’est ce que nous avions fait avec le projet « Ergo-robots » présenté avec David Lynch à la Fondation Cartier pour l’art contemporain et dans lequel un groupe de robots découvraient des savoir-faire nouveaux et inventaient même leur propre langue. J’y attache beaucoup d’importance, car bien des gens ne mettront jamais les pieds dans un musée des sciences mais seront sensibles à l’art, et cela peut les amener à découvrir, à comprendre, à se poser des questions autour de la place de la robotique dans la société.

 

Pourquoi les sociétés asiatiques semblent-elles plus en avance dans l’acceptation de ces robots ?

C’est tout un ensemble de raisons culturelles, religieuses, historiques, cosmogoniques avec comme au Japon ou en Corée, une conception différente de l’artifice et du rapport à la nature. A l’inverse du monde occidental, les asiatiques ne se perçoivent pas comme étant au sommet d’une pyramide avec une séparation très nette avec le reste du monde vivant, mais au contraire comme faisant partie d’un réseau complexe intégrant même les objets. Les Japonais qui vouent un culte à la nature ont par exemple l’habitude d’accrocher dans les rues des petits bouts de plastique pour célébrer l’automne et la chute des feuilles des arbres. Dans leurs petits jardins, ils représentent la nature en miniature avec des artifices cachés. Pour les roboticiens japonais, un robot est un hommage à la nature. Dans la littérature ou le cinéma asiatique, le robot arrive pour sauver le monde alors qu’en occident, il génère rapidement des problèmes.

Quelles sont les applications de robotiques que l’on va voir émerger ?

Les robots vont avoir des impacts sociétaux énormes mais pas forcément dans les directions que l’on imagine. Ainsi les robots humanoïdes, dont on parle beaucoup, ne seront pas présents dans notre quotidien avant un moment car il existe de multiples défis à relever. En revanche, les objets robotisés sont déjà omniprésents : voitures, appareils domestiques communicants… On ne parle pas de robots dans leur cas, alors que nous sommes bien dans le même domaine. On constate aussi des signes avant-coureurs de l’intérêt pour la robotique de la part des géants de l’économie dématérialisée. Amazon, qui a racheté la société Kiva Systems, a pour objectif d’automatiser le fonctionnement de ses centres logistiques en envoyant dans les travées de petits véhicules robotisés qui vont ranger les marchandises en tenant compte des statistiques de ventes pour optimiser l’expédition. Plus récemment encore, Google a racheté plusieurs start-up du secteur comme Boston Dynamics, très en pointe sur le robot à quatre pattes et financé par la Darpa (NDLR  : l’agence du Pentagone spécialisée dans la recherche avancée), ou encore le britannique DeepMind, spécialiste de l’intelligence artificielle.

Pourquoi votre laboratoire a-t-il choisi de mettre au point un robot humanoïde, Poppy ?

Poppy a été développé dans le cadre d’un projet (Flowers) mené par l’Inria et Ensta ParisTech . Il a pour objectif de comprendre la marche humaine. C’est aussi, à notre connaissance, le premier robot humanoide au monde qui soit à la fois « open source » et dont les pièces soient imprimées en 3D. Nous avons pris le problème à l’envers de ce qui se faisait dans plusieurs grand projets de robotique, et notamment au Japon où l’on pense que la machine humanoïde pose d’abord un problème de calcul. Honda a dépensé des sommes énormes pour une très jolie plate-forme capable de marcher et éventuellement de monter un escalier si l’on a tout modélisé – jusqu’au coefficient de friction du sol. Et pourtant, il se cassera la figure si vous lui tapez sur l’épaule.


Poppy Overview from Poppy Project on Vimeo

Ce n’est pas la faute des ingénieurs, qui sont très bons, mais celle de la méthode consistant en particulier à séparer le travail et les équipes qui conçoivent la mécanique et celles qui conçoivent le logiciel. Au contraire, le corps peut lui-même générer spontanément du mouvement organisé, et pour exploiter cela il faut pouvoir considérer le corps comme une variable expérimentale. C’était notre objectif avec Poppy, et c’est tout ce que permet l’impression 3D. Le premier jour vous dessinez les pièce. Le deuxième vous les fabriquez. Le troisième vous les assemblez et le quatrième vous pouvez faire vos essais. Regardez Poppy : contrairement à bien des robots, son torse est doté de plusieurs degrés de liberté, ses jambes ont une forme incurvée et ses pieds sont plus petits, et surtout ils ne sont pas plats contrairement à ceux du robot Honda. L’impression 3D et le fait de placer les logiciels en « open source » permettent désormais à la communauté d’étudier et d’expérimenter les différentes formes possibles de robots humanoïdes. L’une des retombées inattendues, c’est que Poppy devient un outil qui intéresse les écoles d’ingénieurs pour enseigner le prototypage rapide. En résumé Poppy, n’ira jamais vous servir le café à la maison, mais il peut aider à apprendre à créer des robots ou toutes sortes d’autres objets.

Dans le livre que vous venez de publier (« Aux sources de la parole », Odile Jacob, octobre 2013), vous affirmez que le robot peut aussi nous aider à apprendre sur l’humain. Comment ?

Ce sont des travaux qui ont commencé il y a une dizaine d’années, notamment chez Sony ou j’ai travaillé 10 ans autour de la modélisation de la curiosité pour des machines robotisés. Ils ont montré que modéliser l’apprentissage d’un robot peut éclairer le fonctionnement de l’être humain. Une expérience fondatrice, inspirée des travaux de psychologues du développement, a consisté à mettre en présence deux robots quadrupèdes disposant autour d’eux de jouets pour enfants. L’un était doté d’un système algorithmique de curiosité. Au départ, le monde et son propre corps constitue une boîte noire inconnue qu’il va découvrir petit à petit. La nouveauté était que le robot n’était pas préprogrammé, l’ingénieur lui ayant seulement donné comme objectif d’explorer son environnement et de poursuivre les activités sur lesquelles il progresse le plus vite, c’est à dire pour lesquelles il arrive à utiliser ses observations pour améliorer efficacement ses prédictions. Il va ainsi découvrir qu’il peut manipuler l’objet à côté de lui avec sa patte ou sa bouche, mais qu’il doit utiliser la voix s’il veut interagir avec l’autre robot. Avec ces robots, on se rapproche d’un des grands mystères de l’homme qui est celui de l’apprentissage. Au fil des expériences, nous avons découvert statistiquement que ces robots évoluaient de façon comparable, en suivant des étapes successives de complexité croissante, avec toutefois de petites différences pour la majorité des individus et même de très grandes pour certains. Même si tous restaient dans une enveloppe des possibles. Pourquoi ces différences ? Notamment parce que les algorithmes des robots sont stochastiques, c’est-à-dire qu’ils laissent une grande part à l’aléatoire en leurs permettant de faire des mouvements comportant une part importante de hasard. L’intérêt étant de découvrir des choses, des régularités et de progresser dans une direction ou une autre.

Nous sommes là dans le domaine des systèmes complexes, difficiles à comprendre, comme la formation des cristaux de glace qui comportent généralement six branches mais sont tous différents et et avec une architecture extrêmement élaborée. Ces systèmes complexes sont assez difficiles à décrire avec notre langage naturel, alors que c’est bien le verbe qui depuis 2000 ans est utilisé pour les sciences humaines. Notre pari est que la modélisation mathématique et la simulation informatique vont jouer un rôle important, comme ce fut le cas pour la prévision météorologique et la compréhension du climat ou encore la formation des galaxies. Or le fonctionnement du cerveau et de la cognition humaine est probablement d’une complexité encore bien supérieure à celle du climat. Et le robot jouera un peu le rôle qu’a eu l’ordinateur dans le domaine de la prédiction du climat. Si nous sommes aux débuts de cette aventure scientifique pour comprendre les mécanismes de l’apprentissage, c’est sur ce socle que nous avons déjà développé des applications pour l’enseignement avec le projet KidLearn : des logiciels qui s’adaptent à l’enfant et lui permettent d’avoir son propre parcours pédagogique.

Cela peut-il avoir des conséquences sur l’industrie ?

Oui, car l’apprentissage des robots est essentiel si on veut les déployer dans l’industrie et notamment dans les PME. C’est la raison pour laquelle notre équipe Inria coordonne le projet Européen « 3rd Hand », destiné à améliorer l’interaction entre les ouvriers et les robots industriels. Aujourd’hui ces machines sont enfermées dans des cages et ne sont pas destinées à être manipulées. Demain, nous pensons pouvoir mettre au point des robots plus petits, plus généralistes et qui pourront collaborer avec l’ouvrier puisque ce dernier pourra le reprogrammer facilement en fonction de la tâche à effectuer. Un peu comme il ferait avec un être humain. C’est ce que l’on appelle la cobotique. Et l’on voit que l’on revient à nos techniques d’apprentissage : le robot va devoir être à la fois capable d’apprendre par imitation et ensuite s’améliorer grâce à ces systèmes de curiosité.

Pierre-Yves Oudeyer
Docteur en intelligence artificielle, Pierre-Yves Oudeyer est directeur de recherche à Inria et responsable de l’équipe Flowers (Inria-Ensta ParisTech).
Auparavant, il a travaillé comme chercheur au Sony Computer Science Laboratoryde 1999 à 2007.
Il est spécialisé dans les mécanismes de curiosité et les interactions homme-robot permettant l’apprentissage par imitation.
Pierre-Yves Oudeyer vient de publier « Robotique  : les grands défis à venir » (revue « Futuribles », mars -avril 2014) et « Aux sources de la parole : auto-organisation et évolution » (Odile Jacob, octobre 2013).

 

A propos Nathalie Piriou-Deslandes

Bonjour à tous, Ingénieur chimiste, depuis plus de 20 ans, dans diverses industries, je souhaite aujourd'hui, au travers de ce blog, partager mes sujets de prédilection ou simplement des idées nouvelles qui s'offrent à nous pour ouvrir des voies enthousiastes vers un avenir enfin plus ouvert à tous. Tant du point de vue de l'innovation technologique que de l'instauration de modes de management beaucoup plus participatifs, j'essaye de collecter ici des articles, des sites, des blogs de tous ces acteurs du changement qui montrent qu'il est possible de penser autrement et positivement notre monde de demain. Bienvenue sur ce blog. Merci de vous y attarder avec intérêt, je l'espère, et de me faire part de vos commentaires ... Hello everybody, For more than 20 years, I exercise my job of chemical engineer in different industries. And today, through this blog, I wish simply to share my favorite topics or new ideas which come to light and can open enthusiastic pathways towards a future finally more fruitful for all. Both from the point of view of the technological innovation and implementation of more participative models of management, I try to collect here articles, sites, blogs of all these actors of the Change who show us that it is really possible to think differently and mostly positively our tomorrow world. Welcome to this blog. Thank you for passing by there with interest, (I hope), and don’t hesitate to pass on me any reactions and/or any questions …
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Un commentaire pour Les robots vont avoir des impacts sociétaux énormes

  1. Cassie dit :

    Wow! Talk about a posting knocking my socks off!

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